Auschwitz

aujourd’hui, j’ai
lutté
contre la
volonté de pleurer.
j’avais
bien trop peur
de passer
pour une fiotte.

j’étais en visite à
Auschwitz.
et bien,
je peux vous dire que
c’est vraiment
quelque chose.

je veux dire ce
n’est guère un secret
pour personne que les allemands
sont des
dégénérés.
mais là, voir
l’endroit où a eu lieu
tous ces massacres,
cela fait
un vrai drôle d’effet.

le docteur Mengele…
putain, mais il
a dû subir de
sales saloperies
dans son enfance
pour être aussi déréglé.

attendez, le type
expérimentait tout
de même
toute sorte d’expériences
sur des êtres humains.

encore un connard qui
a dû échouer
le concours de médecine ou
ses études primaires.

des dégénérés de la sorte,
plus jamais,
tu m’entends.
plus jamais.

Le voyage

L’aéroport avale ses milliers de voyageurs,
Pour assouvir son énorme appétit vorace,
Sa bouche dévore des mets de toute race,
Ce délicieux festin le remplit de bonheur.

Ils vont à Sydney, ils vont à Moscou, ils vont à Paris,
En s’élevant à des milliers de mètres du sol,
Peuvent même traverser les deux pôles,
La destination ne dépend que de leurs envies.

Installé sur son siège, on s’endort à Tokyo,
Durant quelques heures de sommeil profond
Et de rêves remplis de chevaliers et dragons,
On ouvre les yeux dans un aéroport à Rio.

On peut aussi voyager sans bouger de place
En tirant les ficelles de son imagination
Pour concocter une délicieuse potion
À consommer les jours où la vie est une garce.

Mais rien ne remplace la perception par la rétine
D’un coucher de soleil au bord du vide
Ou au bord d’une eau claire et limpide
Même une imagination débordante et fine.

Alors sortez, voyagez et découvrez,
Avant qu’il ne soit beaucoup trop tard
Pour respirer l’air frais montagnard,
Restez immobile et vous mourrez.

Le réveil d’une suicidaire

Rose avait dans les vingt-quatre ans et pour elle, cela signifiait vingt-quatre années de tourments et de souffrances. L’un de ses oncles prenait le soin de tendrement abuser de son innocence de jeune fille, puis d’adolescente (quoiqu’elle ne fut pas aussi innocente à cette période de sa vie). Elle le détestait. Elle s’était promis qu’un jour, elle aurait le courage de lui ôter la vie et ses testicules avec.

Ses parents faisaient mine de ne rien remarquer, ce qui avait d’autant plus le don de l’agacer au plus haut point. Elle détestait ses parents pour cette raison. Car en dehors de cela, ils étaient plutôt gentils avec elle, sans toutefois être les parents de rêve, elle estimait qu’elle n’avait pas à se plaindre.

Côté scolarité, cela tenait davantage du miracle qu’elle ne fut pas déjà renvoyée de ses différents établissements ou qu’elle ne fut pas placée dans un centre de détention juvénile. Elle avait un don particulier pour s’entourer des mauvaises personnes. Aussi, ces dernières avaient une certaine influence nocive sur elle. Rose était devenue une mauvaise personne à partir du collège. Mais elle avait l’impression d’avoir des amis et des copines… Elle ne s’était nullement interrogée sur ces personnes. Elle ne s’est jamais posée la question suivante : « Qui serait prêt ou prête à prendre une balle pour moi ? »
Elle aurait bien vite compris que son amitié n’était qu’illusion et artifice.

En terminale, elle avait appris une bonne nouvelle : son oncle pédophile était décédé dans un accident de voiture. Ce dernier avait pris le volant après une soirée arrosée et avait fauché une femme enceinte avant d’aller s’encastrer dans un mur de banque. Elle ne put cacher sa joie à l’annonce de cette nouvelle, ce qui lui valut un sacré sermon de la part de son père. Cette nouvelle fit l’effet d’une bombe pour elle, elle était décidément libérée d’un poids.
Puis, elle se dit que son oncle avait été une ordure jusqu’au bout, même mourir, il n’avait pas pu le faire seul, il fallait qu’il entraîne la vie d’une innocente avec lui.

Elle avait difficilement obtenu son bac puis, après quatre mois d’études supérieures, elle décida d’abandonner cela et de commencer à travailler. Elle avait décroché un job en tant que femme de chambre dans un hôtel près du domicile de ses parents. Tout commençait à rentrer dans l’ordre.
Elle avait mis un peu d’argent de côté, pour plus tard ou pour les imprévus.

Rose avait commencé à fréquenter l’un de ses collègues, qui était à la réception de l’hôtel. Ils se virent pendant quelque temps avant de se décider à baiser. Leur première fois ne fut pas terrible, mais les fois suivantes étaient de plus en plus proches de l’extase ultime.
Après quelque temps, ils commencèrent à discuter sérieusement de s’installer ensemble, voire de fonder une famille.

Un jour, alors qu’elle était en plein travail, elle entendit son téléphone portable retentir. Mais elle n’y prêta pas attention, car elle avait presque terminé son service. Tout de suite après, son téléphone sonna de nouveau. Avec une ribambelle de jurons, elle le sortit de sa poche et regarda l’écran : « Numéro masqué », elle le remit dans sa poche.
Alors qu’elle mettait les draps sur le lit de sa dernière chambre, sa manager vint en courant la voir, le téléphone à la main.
« Rose, Rose ?!

Oui, madame Rubben ?

Rose, oh, mon Dieu, je suis désolée… mais il faut vraiment que tu prennes cet appel, dit madame Rubben en fondant en larmes.

Mais qui c’est ? »
Madame Rubben sanglotait et ne parvint pas à lui répondre. Rose comprit tout de suite que quelque chose n’allait pas.

Elle prit le combiné, l’approcha de son oreille et se racla la gorge :
« Oui, allô ?

Vous êtes Rose Nastor ?

Oui, oui, c’est bien moi. Qui est à l’appareil ?

Ecoutez madame, je suis navré d’avoir à vous annoncer cela, mais vos parents sont décédés dans un accident d’ascenseur. »
Le sapeur-pompier au bout du fil n’eut même pas le temps d’en dire plus que Rose avait envoyé valdinguer le combiné contre le mur et fondit en larmes. Madame Rubben tenta en vain de la consoler, mais Rose était devenue hystérique. Elle pleurait à chaudes larmes, puis ôta sa tenue de travail et sortit de la chambre en sous-vêtements.
Dans la rue, tous les passants se retournaient et faisaient le signe de croix.

Elle rentra directement chez ses parents, mais elle n’avait pas son sac à main où se trouvaient ses clés. Elle prit une brique pour briser l’une des vitres de la cuisine et entra ainsi. Elle se taillada la cuisse au passage. Elle saignait abondamment. Dans le salon, elle ouvrit l’un des placards et sortit une bouteille de whisky et but une longue rasade au goulot avant de s’en verser sur sa plaie ouverte.
Elle mit un pansement dessus dans la salle de bain. Le sang semblait s’être arrêté de couler. Elle s’habilla en vitesse et appela le 18.

La conversation avec l’opératrice était un peu compliquée, car entre les sanglots de Rose et le flegme de l’opératrice, elle mit bien une demi-heure avant d’obtenir ce dont elle avait besoin.

Elle se rendit aussitôt à la morgue. Elle fut prise en charge et on lui demanda d’identifier les corps. Elle pleurait toutes les larmes de son corps, mais l’un des personnels de la morgue lui tendit la carte d’un psychologue. Elle trouva cela humiliant au plus haut point, mais n’avait pas la force de lui conseiller de se la mettre là où elle pensait.

Elle s’occupa ensuite de toutes les démarches administratives qui suivent un décès. Elle était étonnée par la capacité qu’avait son corps à régénérer ses larmes.
Une fois tout cela fait, elle avait la date de l’enterrement, ç’allait être dans cinq jours.

Elle rentra à l’hôtel où elle travaillait pour récupérer ses affaires et rentra à la maison de ses parents. Au moment où elle inséra la clé dans la serrure, elle fondit en larmes et elle s’écroula au sol. Elle resta ainsi durant près de deux heures à pleurer. Certains voisins et passants restaient plantés devant elle et la regardaient avec un air de pitié, mélangé à du dégoût.

Lorsque le froid lui devint insupportable, elle se releva et rentra dans la maison. Là, de nouveau, elle se mit à pleurer durant de longues minutes. Puis, comme elle avait besoin d’un peu de réconfort, elle appela son copain.
Celui-ci répondit au bout de la première tonalité.

« Rose ? Je suis désolé, vraiment désolé. Je me suis dit que c’était peut-être malvenu de t’appeler aussi rapidement. Rubben m’a annoncé ça tout à l’heure…

J’ai besoin de te voir. Tu peux venir là ? Tout de suite ? dit-elle en sanglotant.

Écoute Rose. Je dois te dire quelque chose. Ce n’est pas le moment, mais je ne peux plus garder cela pour moi.

Viens et tu me le diras en face. J’ai besoin de toi, s’il te plaît, Sacha…

Non, écoute-moi Rose. Je ne vais pas venir.

Mais pourquoi ? cria-t-elle en fondant en larmes.

Rose ? Je suis séropositif. Et comme on ne s’est pas toujours protégé… tu devrais faire des tests. »
Là, il raccrocha. Rose tenta de le rappeler, mais il ne répondit pas. Elle n’était pas sûre d’avoir bien entendu. En réalité, elle avait parfaitement entendu, mais elle pria pour que cela ne soit que le fruit de son imagination.

Au bout d’une dizaine de tentatives, elle abandonna. Le monde semblait se dérober sous ses pieds. Elle s’allongea à même le sol dans le salon et contempla les craquelures du plafond tout en pleurant. Elle finit par s’endormir aux aurores et lorsqu’elle se réveilla, elle appela aussitôt Sacha. Pas de réponse de sa part. Elle appela madame Rubben et lui demanda si ses parents étaient morts. Cette dernière fondit en larmes et lui affirma que oui. Ce n’était donc pas un cauchemar.

Elle avait essayé d’aller voir Sacha, mais celui-ci était parti précipitamment selon sa propriétaire. Elle se mit à le détester à vouloir le tuer. À l’hôtel non plus, il n’avait guère plus donné de signes de vie.
Elle finit par se résoudre à l’idée qu’il valait mieux qu’un tel enfoiré sorte de sa vie.

La veille de l’enterrement, elle reçut une lettre de Sacha remplie d’excuses et de mea culpa. Il lui disait qu’il était désolé de ne pas avoir eu la force de faire face à tout cela. Qu’il l’aimait au plus haut point, mais qu’il ne la méritait pas.
Avant même de terminer de la lire, elle la déchira et la jeta à même le sol.

Le jour de l’enterrement, elle se réveilla aux alentours de 4h du matin. Elle n’avait fermé l’œil que durant quelques minutes. Elle avait l’impression d’être dans une dimension parallèle. Elle n’arrêtait pas de penser que tout cela n’était qu’un terrible cauchemar. Un cauchemar perpétuel duquel elle ne parvenait pas à se réveiller.

Elle resta assise sur son lit durant de longues heures avant de décider d’aller prendre une douche et de s’apprêter. Elle enfila un tailleur noir et un manteau tout aussi noir. Elle se regarda dans le miroir et fondit en larmes. Elle était sur le point d’enterrer ses parents, les fondations de sa vie, ses repères… comment allait-elle pouvoir vivre sans eux ?

Elle se repoudra, car les larmes l’avaient amochée et elle sortit. Elle devait prendre le métro, car le cimetière n’était pas tout près.
Après cinq minutes de marches, une pluie glaciale vint la martyriser. Elle accélérera le pas.

Une fois dans le métro, le tableau d’affichage indiquait que la prochaine rame allait arriver dans sept minutes. Elle regarda autour d’elle et ne vit que de la tristesse sur le visage des gens, du dégoût, un dégoût de cette vie morose et monotone.
Elle se mit à pleurer, car elle se rappela que dans quelques instants, elle allait enterrer ses héros.

Lorsque la rame arriva en station, elle se leva précipitamment et courut vers le bord du quai. Lorsque la rame fut à son niveau, le conducteur pila, mais l’allure du métro était encore trop importante pour s’arrêter à temps. Elle s’élança dans le vide et l’avant de la rame vint lui briser ses cotes et son crâne fut envoyé vers les rails avec une violence inégalée.
Son corps sur les rails, le métro lui passa dessus et déchiqueta sa chair blanche, des lambeaux imbibés de sang voltigeaient dans l’air tels une œuvre d’art abstraite.

Sur le quai, les autres usagers furent abasourdis. Des cris d’effroi et de terreur se firent entendre de-ci, de-là. Certains cachaient leur visage, quand d’autres, plus curieux tentaient d’apercevoir le cadavre de Rose.

Elle était méconnaissable lorsque les pompiers virent ramasser ce qu’il restait de son corps frigide. Ils en avaient vu d’autres, mais l’état dans lequel elle était fit avoir des haut-le-cœur à plus d’un des pompiers.

Ainsi, Rose n’avait pas eu à subir l’enterrement de ses parents. Elle n’avait pas eu à subir le stress inouï quant aux résultats de sa prise de sang relative au VIH.
Elle était en paix désormais. Plus rien n’avait d’importance. Elle allait rejoindre ses deux parents dans ce paisible havre de paix…

Argentine

Carlos était devenu,
très jeune, joueur de football
professionnel.
il jouait au poste de milieu
offensif et portait
le numéro 49 en hommage
à son père qui décéda
à cet âge.

il était argentin et à ses 17 ans,
il fut appelé en équipe nationale d’Argentine.

lors de son premier match, bien
que ce fut un match amical,
il avait délivré une passe
décisive et avait marqué deux
buts, l’un de la tête
et l’autre d’une sublime frappe enroulée
qui a fini sa course
en pleine lucarne.

le public l’avait ovationné
comme il se doit. dans les vestiaires,
ses coéquipiers n’étaient
pas avares en compliments.

après qu’ils eurent fêté leur victoire,
le chauffeur de Carlos le conduisit
chez lui. ce dernier n’avait
pas eu la motivation
pour passer son permis.

au détour d’un
virage qu’il prit un peu
trop rapidement,
la Mercedes blanche
vint s’encastrer dans un arbre.

le chauffeur mourut sur le coup,
Carlos avait de graves séquelles,
sa colonne vertébrale était
touchée…

il ne marcha plus jamais. quel
gâchis.

Le malin

Dmitri avait dans les quatre ou peut-être cinq ans quand cela s’était passé. Il vivait dans un village plutôt isolé au fin fond de la Roumanie. À l’époque, il n’avait pas vraiment conscience de ce qu’était la vie. Il vivait juste, il était constamment heureux. La vie ne devient réellement difficile que lorsque les premières pulsions sexuelles arrivent. Vous devez probablement savoir de quoi je parle.

Il vivait avec ses parents au premier étage de la maison familiale. Au rez-de-chaussée se trouvait l’atelier de menuiserie de son père. C’était là l’affaire familiale. Ainsi, il était le fils du menuisier du village. C’était plutôt cool comme statut.
La maison mitoyenne était celle de ses grands-parents paternels. Ses grands-parents maternels vivaient à une vingtaine de minutes à pied de là.

Sa mère fut l’une des premières femmes du village à avoir son permis de conduire et une voiture. C’était tout de même quelque chose à l’époque. Le style de vie était plus proche du Moyen-Âge que de l’époque contemporaine.

Un jour, ils allèrent rendre visite à ses grands-parents maternels. Ils y passèrent l’après-midi et une bonne partie de la soirée. Dmitri tombait de fatigue. Mais il résistait pour faire comme les grands. Et, accessoirement, il était plus qu’excité par la journée qui l’attendait le lendemain. En effet, il devait accompagner sa mère en ville en voiture. C’était réellement un truc qui le faisait triper.

Les heures passaient, mais les grands ne semblaient pas décidés à mettre fin à leurs conversations auxquelles il n’y comprenait pas grand-chose. Il récita cinq « Notre Père » dans sa tête pour qu’ils se décident enfin à rentrer. Ses prières furent vaines, car cela continuait et continuait…

« Maman ?

Oui mon petit chéri ?

Quand est-ce qu’on rentre ?

Bientôt mon chéri, bientôt. Mais va t’allonger sur le lit, je te réveillerai quand on partira.

OK. »

Il alla donc s’allonger quelques instants dans le lit. Il se dit qu’il ne dormirait que quelques minutes afin d’estomper un peu sa fatigue qui devenait de plus en plus pressante. Il ôta simplement ses chaussures et s’allongea, tout habillé qu’il était, dans le lit. Morphée ne tarda pas à l’envelopper dans ses bras. En à peine deux minutes, il trouva le sommeil du juste et dormait la bouche ouverte, la bave lui coulant sur la joue.

Il ouvrit les yeux au bout de quelques minutes selon ses estimations. En réalité, il faisait déjà nuit noire et, se relevant, il observa qu’à côté de lui il y avait son cousin qui avait dormi également là et son frère. Dans l’autre lit, son grand-père ronflait à faire trembler un sourd.
Il jeta un coup d’œil sur l’horloge accrochée au mur, il ne savait pas encore lire l’heure, mais une chose était sûre, plusieurs heures s’étaient écoulée entre le moment où il s’était mis au lit et son réveil. Voilà là un parfait exemple de la relativité des choses : assoupissez-vous une poignée de minutes et vous vous réveillerez bien des heures plus tard. A contrario, dormez douze heures d’affilée et vous vous réveillerez davantage fatigué qu’après une sieste d’une demi-heure. Satané Morphée.

Il se leva, alla dans l’autre chambre vérifier si sa mère dormait là, mais elle n’y était pas. Il sortit dehors vérifier si la voiture de sa mère se trouvait dans le garage, elle n’y était pas. Il se sentit trahi. « Bon Dieu, comment a-t-elle pu me faire cela ? »
Cela signifiait qu’il n’aurait pas le droit à sa balade en ville le lendemain. Les larmes lui montèrent aux yeux.

Il alla aux toilettes qui se trouvaient à côté de la grange, pissa et en sortit. Il était pieds nus, mais il n’en avait pas grand-chose à faire. La boue lui chatouilla les orteils, c’était plutôt agréable.

Il passa le portail et se dirigea vers la maison de ses parents. Il était dans les quatre heures du matin, il faisait plutôt frais, il était pieds nus. C’était l’été, mais la température nocturne n’était pas des plus agréables. Mais cela n’entacha en rien sa détermination. Il comptait à tout prix aller en ville avec sa mère le lendemain.

Sur le trajet, une meute de chiens errants aboya en sa direction et se montra menaçante, mais son courage était décuplé, car il ne pensa qu’au lendemain. Il continua d’avancer tout droit alors même que les chiens aboyaient sur lui et qu’ils se trouvaient à quelques centimètres de lui.
Les chiens lui faisaient habituellement peur. Il avait entendu des tas d’histoires de chiens mangeurs d’hommes. Mais en réalité, il n’était pas certain qu’on ne lui ait pas raconté des cracks. Les adultes font souvent ça. Ils racontent n’importe quoi aux enfants pour les impressionner. Il n’y a rien de plus facilement impressionnable qu’un môme.

Cette épreuve passée, il rentra tranquillement chez lui. La pleine lune éclairait suffisamment pour qu’il y vît quelque chose, car n’allez pas croire que son village était équipé de quelque réverbère que ce fut.
Il accéléra le pas, car le froid commençait à lui faire trembler tout son corps. Il ne voulait pas céder à la tentation de commencer à courir, car, en réalité, il avait un peu peur, mais s’il commençait à courir, pour sûr que la panique allait le gagner. Il s’efforça donc de marcher tranquillement en regardant droit devant lui, il ne fallait surtout pas qu’il se retourne. Il était indubitablement seul, mais il avait une forte impression d’être suivi.
« Tout ça, c’est dans ta tête », répéta-t-il à haute voix plusieurs fois.

Pourtant, arrivé au niveau de la rue où se trouvait sa maison, il commença à prendre ses jambes à son cou. Les derniers mètres semblaient si longs, il était essoufflé et avait terriblement froid.
Arrivé devant son portail, il aperçut quelque chose dans la vigne qui se trouvait dans son jardin. Il ne parvenait pas à distinguer de quoi il s’agissait précisément, car il faisait plutôt sombre et son état mêlant peur et euphorie troublait un peu sa vue.
Puis, soudain, il entendit : « Psst… Hé !

Qui va là ? dit-il.

Psst. »

Il s’approcha un peu de la vigne et là, il faillit tomber à la renverse. Un visage d’homme avec des poils recouvrant tout son visage sur un corps d’araignée regardait en sa direction. Ses yeux brillaient tels ceux d’un chat et il ondulait ses pattes semblant vouloir s’accrocher aux branches. « Psst », fit la bête de nouveau.
Il était complètement tétanisé, il voulait hurler, crier à l’aide, mais aucun son ne parvenait à sortir de sa bouche. Il voulait détaler à toute vitesse, mais il ne parvenait pas à faire le moindre mouvement. Il était paralysé par la peur.

La bête commençait à s’approcher doucement vers lui. Elle lui dit « N’aie pas peur, mon enfant. » C’était très étrange, elle avait la même voix que son frère. Il ne parvenait toujours pas à bouger, ni à émettre le moindre son avec sa bouche. La bête n’était plus qu’à quelques centimètres de lui, quand soudain, il avait récupéré l’usage de ses mouvements et, ni une, ni deux, il s’élança vers les escaliers menant à l’étage de sa maison. Il grimpa les marches deux par deux et, arrivé devant la porte, il tambourina comme un dégénéré.
« Ouvrez-moi, pour l’amour du Christ ! Ouvrez-moi ! »
Sa mère vint lui ouvrir, encore à moitié endormie. « Mais qu’est-ce que tu fais là mon chéri ? »
Il ne répondit rien, il tremblait de peur et de froid. Sa mère l’enveloppa de ses bras et alla le mettre dans son lit.
Il trembla ainsi durant de bonnes minutes avant de trouver de nouveau le sommeil.

Le lendemain, finalement, sa mère avait eu un empêchement et ils n’étaient pas partis en ville. Plus rien n’avait d’importance désormais, il était sûr d’avoir croisé le Diable sur sa route.

Le jardin d’Eden

« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre.
La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux.
»
[…]
C’est seulement dans la Genèse 2, au verset 7 que les problèmes commencent à apparaître. Je cite : « L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant. » Non, mais sans déconner, qu’est-ce qui lui a pris au bon Dieu de créer l’homme ?

Et comme les problèmes n’arrivent jamais seuls, ne voilà-t-il pas que Dieu décide de dupliquer son erreur : « L’Éternel Dieu dit : Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; je lui ferai une aide semblable à lui. » Bon, on peut comprendre que ce ne doit pas être joyeux-joyeux de se balader tout seul, tout nu au Jardin d’Eden, donc pourquoi ne pas lui créer de la compagnie. Dieu décida alors de créer les animaux.

Mais visiblement l’homme en voulait davantage. Aussi, Dieu décida-t-il de créer la femme : « L’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise de l’homme, et il l’amena vers l’homme. »
Bon, faut dire que pour créer la femme, Dieu utilisa une côte prise à l’homme… En même temps, c’est logique, il a voulu faire un autre être, similaire au premier. Quoi de mieux alors que d’utiliser une partie de celui-ci pour en créer un second ?

Une fois l’alchimie divine effectuée, voici que la femme prit vie. Dieu la ramena vers l’homme.
L’homme, que Dieu avait décidé d’appeler Adam, fut estomaqué à la vue de la femme.
Elle s’approcha doucement d’Adam, tous deux le corps nu comme un ver, et lui dit d’une voix tendre : « Bonjour Monsieur. Auriez-vous l’amabilité de me dire ce que je fais ici ?

Bonjour Madame. Je me nomme Adam. Nous sommes ici au Paradis. Ce lieu porte le doux nom de Jardin d’Eden. Toutes les bonnes choses y sont réunies, nul mal existe en ce lieu.

Comment me nommé-je ?

Tu porteras le nom d’Ève et tu seras ma femme. D’une de mes côtes tu as été conçue. »
Ève, l’air totalement abasourdi, fit « oui » de haut en bas avec la tête.
Adam surenchérit : « Tout ceci est notre demeure. Nous sommes, ici, chez nous. Nous pouvons disposer de tout ce qui s’y trouve, ou presque. Le seul arbre qui nous est défendu est l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Il nous est formellement interdit d’y toucher sous peine de mort. »

Ève regarda autour d’elle, puis dit : « L’immensité et la diversité de tout ce qui nous entoure fait que même si nous voulions goûter au fruit de chaque arbre nous entourant, il nous faudrait mille et une vies entières avant d’en arriver à l’arbre défendu.

En vérité… en vérité je te le dis, Ève, nous aurons bien d’autres choses à faire que de goûter au fruit de l’arbre défendu. »
Le coquin vous dîtes-vous, n’y pensez même pas ! On vous a dit que les locataires du Jardin d’Eden étaient dénués de la connaissance du bien et du mal. Adam disait cela en toute innocence.

Le temps passait, les jours se ressemblaient les uns les autres. Une certaine routine, bien qu’agréable, commençait par s’installer. Mais n’allez pas imaginer une seule seconde que cette routine posait un quelconque problème à nos deux tourtereaux, loin de là.
Seulement, l’engrenage dans lequel on se prend lorsque la routine s’installe entraine une baisse de la vigilance. Déjà qu’au Jardin d’Eden, on n’a rien à craindre, alors si en plus notre perception des choses est altérée par la routine, bonjour les dégâts.

Le dégât en question se matérialisa sous la forme d’un serpent. Il profita d’un instant où Ève se retrouva seule, à contempler l’horizon et à songer à la beauté de ce jardin, pour l’aborder.
Il réussit à la convaincre, sans grande peine, à manger le fruit de l’arbre défendu par ces quelques mots : « Vous ne mourrez point, mais Dieu sait que, le jour où vous y goûterez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. »

Elle entendit Adam l’appeler au loin, se retourna et s’aperçut soudain que le serpent s’était volatilisé. « J’arrive », cria-t-elle en direction d’Adam.
Durant cette journée comme les autres en apparence, elle ne cessa de songer à ce que le serpent lui avait dit. Elle voulait en faire part à Adam, mais n’osait pas.

Durant les jours qui suivirent, elle s’arrêtait sans cesse devant l’arbre du fruit défendu et le contempla longuement. Elle ne parvenait pas à se décider d’en parler à Adam.
C’est seulement au bout du 7ème jour qu’elle trouva le courage d’aborder le sujet avec lui.

Tous deux étaient assis sur un banc, à regarder deux papillons voler autour l’un de l’autre. Elle se lança : « Adam ?

Oui, ma chère Ève ?

Puis-je te poser une question qui me tourmente depuis une semaine maintenant ?

Naturellement. »
Elle lui conta alors sa rencontre avec « un animal » (elle resta volontairement muette sur le fait qu’il s’agissait d’un serpent) et lui indiqua ce que ce dernier lui avait porté à sa connaissance. Elle débitait les mots comme une personne qui avait besoin d’avouer quelque chose.

À la fin de son récit, Adam resta bouche-bée quelques secondes. Il ne savait quoi répondre. Elle l’intima de dire quelque chose.
« Écoute, Ève, je ne sais pas quoi te répondre… Mais sois bien consciente que toucher au fruit de l’arbre est la seule chose que Dieu, notre Père, nous ait défendu.

Je le sais bien. Mais, n’est-ce pas justement pour nous empêcher d’accéder à la connaissance ? Cette connaissance qui n’a aucune limite.

J’ignore ce que notre Père a voulu empêcher ou non. Je sais seulement qu’il vaut mieux lui obéir. Le contrarier est la dernière chose que je souhaite.

Mais… ne ressens-tu pas une certaine soif de connaissance ? Une certaine faim ? Et cette merveilleuse pomme peut assouvir cette soif et cette faim.

Bon, autant te le dire tout de suite, ma chère Ève, ce sera sans moi. Hors de question que cette pomme touche mes lèvres.

Mais enfin, Adam. Je t’en prie, ne sois pas aussi catégorique. Je ne te demande qu’une seule chose, c’est d’y réfléchir.

Pourquoi n’y goûtes-tu pas toi-même à cette pomme qui te promet une connaissance infinie ?

Évidemment que je vais y goûter. Seulement, je ne veux pas être seule à en disposer.

Ne compte pas sur moi, Ève.

De toute manière, Dieu, notre Père, n’en saura rien.

Non, Ève, c’est un non définitif. Rien, ni personne ne pourra me faire changer d’avis. »

Ainsi s’acheva leur discussion. Ève se sentait à la fois soulagée d’en avoir parlé à Adam, et à la fois écœurée qu’il n’adhère pas à son projet.

Adam, quant à lui, se sentait terriblement troublé. Cela avait réveillé en lui une curiosité folle vis-à-vis de ce fruit, de cette connaissance qu’il est censé refermer, mais et surtout, des conséquences que le fait d’y goûter pourrait avoir.

Les jours s’enchaînaient et se ressemblaient les uns les autres. Adam finit par oublier la discussion qu’il avait eu avec Ève au sujet du fruit défendu.

Un matin, alors qu’Adam était encore couché, Ève décida d’aller se promener près d’une cascade d’une eau pure et limpide.
Elle se posa sur un rocher humide pour contempler l’horizon. La beauté de l’endroit, la beauté du moment était à couper le souffle.

Captivée par cette splendeur, elle ne prêta pas attention au serpent qui s’approchait lentement du rocher sur lequel elle était posée. Lorsqu’il fut à sa hauteur, il siffla, ce qui surpris grandement Ève. À tel point que celle-ci chuta dudit rocher et sa tête vint heurter le sol, quelques mètres plus bas. Elle perdit connaissance instantanément.

De son côté, Adam ouvrit à peine les yeux lorsqu’il remarqua qu’Ève n’était pas à ses côtés. Il l’appela à haute voix, par trois fois. Aucune réponse.
Il commençait à s’inquiéter, car ce n’était nullement dans les habitudes d’Ève que de partir de si bonne heure.
Il la chercha du regard autour de lui, mais ne vit rien.

Il se rappela alors la discussion qu’ils avaient eu jadis. Il fit immédiatement le lien entre sa disparition et la volonté d’Ève de goûter au fruit de la connaissance.
Il en était sûr : elle ne pouvait être que près de l’arbre.
En toute hâte, il se dirigea vers celui-ci.

Malgré sa grande précipitation, il aperçut tout de même le corps allongé et inerte d’Ève, en bas du rocher.
Il enjamba les quelques mètres qui les séparaient en un rien de temps et, lorsqu’il fut à son niveau, il se pencha pour la prendre dans ses bras.

Il la secoua et cria son nom, mais en vain, Ève ne présentait pas le moindre signe de vie.
Il posa sa tête sur sa poitrine, son cœur continuait de battre. Il fut légèrement soulagé.

Ne voyant aucune réaction de la part d’Ève à toutes ses tentatives, une certaine panique commençait à le gagner. Il ne savait que faire.
Les larmes commencèrent à couler sur ses joues. Puis, il commença à sangloter bruyamment.
Levant les mains, il implora Dieu de lui venir en aide. Mais il ne reçut, là encore, aucune réponse.

Au bout d’un certain temps, il entendu un « Pssst » qui semblait venir de derrière le rocher.
Quelques instants après, de nouveau « Pssst »…

« Qui va là ? » dit Adam « Est-ce vous Dieu, mon Père ? »

« Pssst »

« Hé ho ! »

Il vit doucement apparaître le serpent. Adam fut grandement surpris lorsqu’il l’aperçut. La première chose qui le marqua fut la splendeur de la peau du serpent. Il la trouva magnifique.

Le serpent s’approcha plus près de lui et lui dit : « Vous êtes désespéré, mon enfant ?

Mon enfant ? Est-ce vous, Dieu ?

Non, mon enfant, non. Je suis simplement quelqu’un qui te veut du bien… Pssst.

Vous m’en voyez navré, mais je n’ai pas le temps de discuter avec vous. Ma femme, que voici (il souleva légèrement Ève en la direction du serpent), est inerte.

Je le sais. Figurez-vous que je peux même vous aider.

Ah oui ? Et comment comptez-vous m’aider ? »

Le serpent s’approcha encore plus près d’Adam, tellement près qu’il n’avait maintenant besoin que de chuchoter pour se faire entendre. Il fixa Adam et lui dit : « Tout ce que vous avez à faire pour sauver votre femme est de goûter au fruit du savoir. Ainsi, vous aurez la connaissance pour réanimer votre chère épouse.

Mais, enfin, il m’est impossible de faire une telle chose. Dieu, notre Père, nous a strictement interdit d’y goûter.

Mon enfant, comprenez que Dieu vous a dit tout cela dans un contexte tout autre. Là, il s’agit d’une situation d’une urgence extrême. La vie de votre bien-aimée est en jeu. Il vous faut agir rapidement.

Mais comment puis-je être certain que je serai en mesure de la sauver ?

Vous ne le pouvez pas, vous devez me croire sur parole.

Mais… »
Un long silence assourdissant s’ensuivit, on n’entendait que l’eau se déverser en contrebas et des chants d’oiseaux au loin.

Au bout d’un certain temps, Adam posa le corps rigide d’Ève à terre, il se leva brusquement et se dirigea tout droit vers l’arbre de la connaissance.
Lorsqu’il fut arrivé, il tendit sa main pour attraper cette fameuse pomme de la connaissance. Il l’agrippa et la décrocha de l’arbre. Il la scruta un moment, puis la dirigea vers sa bouche et fit un croc vigoureux dedans.

A ce moment-là, plus rien. Un voile d’un noir intégral le saisit.

Il revint à lui au bout d’un certain temps. Il ne saurait absolument pas estimer le temps qui séparait son réveil du moment où il avait croqué dans la pomme. Il était profondément confus.

Il tenait une faux à la main. Les rayons du soleil lui brûlaient la nuque, il faisait une chaleur de bêtes.
On entendait le chant des grillons en fond sonore. Il avait faim, il avait soif.

Il se retourna et aperçut Ève, au loin, sur le perron d’une vieille maison. Elle lui fit signe de la main et cria en sa direction : « Bon, tu te magnes, on ne va pas y passer la journée ! Il faut également que tu répares l’encadrement de la porte de l’entrée ! »…
Bon Dieu, c’est donc ça, l’Enfer ?

De l’écriture

An 2000 et quelque… En cours de… je ne m’en souviens pas vraiment.

Écrire ? Coucher des mots sur du papier, presser les touches d’un clavier et voir s’afficher sur l’écran des lettres qui forment des mots qui, eux-mêmes, forment des phrases qui, elles-mêmes, forment des paragraphes qui, eux-mêmes, forment un chapitre etcétéra.
Mais pourquoi fait-on cela ? Dans bien des cas, c’est tout simplement parce qu’on nous le demande. « Peux-tu me rédiger un compte-rendu de la réunion de ce matin ? » ou encore « Demain, vous aurez la dictée du Petit Chaperon Rouge. » Cela parle à tout le monde, car nous sommes tous confrontés à de telles situations dans nos vies.
Mais au-delà de la contrainte, certaines personnes écrivent pour différentes raisons. Elles sont nombreuses ces raisons qui peuvent pousser un Homme à écrire.

Il y a d’abord celui qui écrit pour gagner sa vie. Rédacteur de blog, journaliste, écrivain à succès… écrivent pour se nourrir. Ils ont, en retour de leur création, une certaine rémunération. Il est de nombreux artistes qui fonctionnent ainsi : ils écrivent et mettent à disposition du public leur création, ils amassent une certaine somme d’argent, ils vivent dessus jusqu’au dernier centime, puis, ils recommencent de nouveau. John Fante faisait partie de ceux-là, il n’écrivait que lorsqu’il avait besoin d’argent.

Ensuite, il y a ceux qui écrivent pour purger leur conscience. Ils ont besoin de mettre en mots leurs pensées, leurs vagues à l’âme, leurs tourments, leurs maux. C’est comme si, par un tel procédé, ils expiaient tout cela.
Cela peut faire un bien fou de coucher par écrit les circonstances d’un chagrin, d’une rupture brutale, d’une perte. Cela permet de prendre de la hauteur et un certain recul et de reconsidérer les choses.

Il y a également ceux qui écrivent par plaisir. Ils s’enivrent de bonheur de coucher des mots, de conter des situations ubuesques, de raconter des histoires à dormir debout. Ils s’amusent, d’abord eux-mêmes, et, si les choses sont bien faites et bien ficelées, ils amusent le lecteur qui se délecte de leurs récits, dévore leurs recueils et boit leurs mots à grandes gorgées.

Il y a aussi ceux qui écrivent pour la postérité. Ils écrivent pour laisser une trace, pour se construire un héritage qui traversera les années. Leurs enfants, leurs petits-enfants, mais pas seulement, pourront savourer leur œuvre. Ils n’écrivent pas forcément pour dépeindre leur vie, leur pensée ou leur caractère, ils s’adonnent plutôt au jeu de l’écriture pour montrer leur force, leur technicité et leur adresse face aux mots.

Enfin, il y a ceux qui écrivent par amour. Je fais partie de ces gens-là. Je n’écris pas pour vous transmettre quoi que ce soit, ni pour vous montrer à quel point ma vie est pathétique, encore moins pour gagner de l’argent. J’écris pour partager avec vous un petit moment. Il n’y a que ceux qui sont remplis d’amour qui partagent réellement tout ce qu’ils ont avec autrui. Ainsi, de tels auteurs vont coucher les pensées qu’ils ont sur du papier telles qu’elles sont, elles ne sont ni photoshopées, ni travesties ou encore moins déformées.
Youssoupha chantait ainsi : « Par amour j’ai chanté mes frères, par amour j’ai changé quand même… » Lorsque l’on met une pincée d’amour dans n’importe quelle cuisine, le résultat en devient systématiquement plus délicieux. Pensez-y !

Comique

J’étais au collège à cette époque. J’étais plutôt introverti puisque j’étais laid comme un pou. Il est vrai que cela n’a pas changé des masses depuis.
Sandra était une belle blonde aux cheveux ondulés. Bon Dieu qu’elle me plaisait. J’éprouvais un amour incommensurable pour elle, mais, comme c’est souvent le cas, ce n’était nullement réciproque. Tant pis, il m’en fallait davantage pour me rebuter.
Plus le temps passait, moins j’avais le courage de lui avouer mes sentiments. Mais, un jour, alors que j’avais fait une rédaction du tonnerre et que la professeure m’avait félicité devant toute la classe, je décidai que le soir venu, à la sortie, j’allais la mettre au courant de ce qu’il en était.
Ainsi, lorsqu’à 16h30 notre liberté nous fut rendue, je m’empressai d’empaqueter mes affaires et de sortir parmi les premiers. Sandra était plutôt mollassonne. Elle sortait toujours parmi les derniers.
Lorsqu’elle eut franchi le pas de la porte de la salle de classe, je me présentai devant elle avec le sourire d’un gagnant au loto :
« Salut Sandra ! » que je lui balançai comme ça.
« Kess tu veux Dmitri ?

Ecoute Sandra, y’a un truc que j’voulais te dire depuis pas mal de temps.

Quoi ça ? Qu’c’est pas toi qu’a rédigé le devoir que Madame Laurette nous a donné ? Haha.

Heu ? Non, c’est pas vraiment ça qu’j’voulais te dire.

Bah ! Vas-y, accouche alors, j’ai pas toute la nuit moi !

Bah écoute, je t’aime ! », que je lui dis. Puis, sans attendre une réaction de sa part, je décampai à toute allure.
Le lendemain, avant d’arriver en classe, je m’étais fait des tas de films dans ma tête : que j’allais arriver dans la cour de récréation et qu’elle allait se mettre à genoux et me dire « Moi aussi je t’aime Dmitri ! » ; ou alors, que ses copines allaient me toiser du regard en disant tout bas « Elle a drôlement de la chance cette Sandra ! »
Lorsque je me pointai donc dans la cour, ce qu’il se passa n’était pas vraiment ce à quoi je m’étais attendu. Sandra et ses copines me toisèrent effectivement du regard, mais lorsque je m’approchai d’elles, Sandra lâcha « Tiens, v’là Fantski, le comique ! »
A la suite de quoi, je devins rouge comme une tomate et pris mes jambes à mon cou pour aller chialer dans les toilettes.
Avec les années qui me séparent de cette histoire, je ne cesse de me dire que si Sandra avait accepté mes avances, je n’en serai pas là où je suis maintenant… triste, pauvre et avec une haine profonde envers la gente féminine.

abeille


j’avais dans les huit
ou neuf ans et j’étais
retourné en Roumanie pour rendre
visite à ma famille qui était restée là-bas.

c’était l’été et
il faisait une chaleur de bête,
y compris la nuit.

la maison de mes grands-parents
paternels était plutôt
imposante et avait l’avantage
de conserver une température
décente à l’intérieur.
c’était très agréable, car lorsqu’on
entrait dedans,
un voluptueux choc
thermique nous envoutait.

comme j’avais veillé assez tard,
mes parents me laissèrent dormir là-bas,
chez les vieux.

mes grands-parents s’étaient
essayés à l’apiculture, aussi avaient-ils
des abeilles qui rodaient en permanence
dans les parages.

j’étais terrifié par les abeilles parce
que j’avais entendu dire qu’un
homme était mort, car il s’était
fait piqué par des abeilles.

mais je décidai de ne pas
trop y penser. je parvins à m’endormir,
mais fus réveillé en sursaut avec une terrible
douleur au niveau
de la voute plantaire.
j’alarmai toute la maison
en hurlant de douleur.

une abeille m’avait
piqué à cet endroit précis. j’ai
tout de suite pensé
que j’allais mourir. je vis
ma courte vie défiler devant moi :
les fêtes que je n’avais pas faites,
les petites copines
que je n’avais pas eues,
les voyages que je n’avais pas faits…

ma grand-mère vint
me poser un torchon avec de l’eau
froide et cela
apaisa instantanément la
douleur.

je me risquai à lui
demander si j’allais
mourir ou, encore pire,
si j’allais perdre mon pied. elle
ria à gorge déployée… j’avais compris,
je me sentis ridicule… mais au moins,
je n’étais pas mort.